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Reportage

Survivre aux mutilations génitales féminines (MGF)

Au Kenya, des survivantes et activistes expliquent pourquoi la justice continue de faire défaut aux femmes et aux filles.

29 janvier 2026
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« Traduire les auteurs en justice est une étape indispensable », explique Catherine Mootian, survivante de mutilations génitales féminines (MGF) au Kenya et directrice d’AfyAfrica, une ONG engagée dans l’éradication de cette pratique. « Mais que se passe-t-il pour la jeune fille qui a été mutilée ? Qui accompagne sa guérison, son accès à l’éducation, la construction de son avenir ? »

Pour des millions de femmes et de filles, l’interdiction des MGF ne suffit pas. La justice implique la possibilité de se reconstruire, d’accéder à la protection, aux soins, à un soutien social, ainsi que la responsabilisation effective des auteurs. Or, cette justice leur est trop souvent refusée.

La réalité de la vie après les mutilations génitales féminines reste largement passée sous silence. Les préjudices ne se limitent pas à l’excision. Pour de nombreuses survivantes, la lutte pour la justice et la protection ne fait que commencer.

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Photo : avec l’aimable autorisation de Catherine Kimaren Mootian / Godson Mwangi.
Photo : avec l’aimable autorisation de Catherine Kimaren Mootian / Godson Mwangi.
Photo : avec l’aimable autorisation de Catherine Kimaren Mootian / Godson Mwangi.

L’attitude des hommes : un point déterminant pour mettre fin aux MGF

Dans de nombreuses communautés, les filles ne subissent pas les MGF par choix, mais parce qu’un refus de leur part peut les priver de mariage, de sécurité économique et entraîner leur exclusion sociale. Lorsque le fait d’être considérée comme « mariable » repose sur l’excision, la loi, à elle seule, ne suffit pas à protéger les filles, et la justice demeure hors de portée.

C’est dans ce contexte que l’attitude des hommes devient déterminante. Tony Mwebia, directeur de l’organisation kényane Men End FGM, insiste sur le fait que cette pratique ne peut être ni comprise ni éradiquée sans remettre directement en question les attentes des hommes.

« Les hommes ne sont pas de simples témoins, explique-t-il. Ce sont eux qui sont censés se marier. Ce sont eux qui négocient la dot. Ce sont eux qui déterminent ce qui est acceptable. Tant que les hommes continueront d’exiger que les femmes soient excisées, la pratique perdurera, même si elle est illégale. »

Selon Mwebia, de nombreux hommes s’opposent aux MGF en principe, mais restent silencieux dans la pratique.

« Les jeunes hommes disent qu’ils ne soutiennent pas les MGF, mais au moment du mariage, la pression familiale prend le dessus. Les pères refusent de donner du bétail. Les anciens invoquent la tradition. Dans ce contexte, le silence vaut consentement. »

Men End FGM mène des campagnes pour combattre l’une des principales causes qui perpétuent les MGF : l’idée selon laquelle une femme doit être excisée pour être acceptée, respectée et mariée. En rejetant publiquement cette norme, les hommes contribueraient à déconstruire la pression sociale qui rend cette pratique inévitable pour de nombreuses filles et jeunes femmes.

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men react during FGM awareness training in Kenya. Men End FGM

Quand les hommes découvrent ce qui arrive vraiment, ils comparent souvent la situation à un film d’horreur.

—Tony Mwebia

Les MGF sont interdites dans de nombreux pays, alors pourquoi les filles ne sont-elles toujours pas protégées ?

Au Kenya, l’interdiction des MGF est en vigueur depuis plus de dix ans. Pourtant, son application reste inégale, notamment dans les communautés où la pression sociale est particulièrement forte.

« Les arrestations seules ne mettront pas fin aux MGF », souligne Tony Mwebia. « Tant que les incitations sociales persistent, les familles trouveront des moyens de contourner la loi : mutilations pratiquées en secret, passages de frontières ou pressions exercées sur les filles pour qu’elles se conforment à la norme. »

Dire non aux MGF : un choix impossible pour de nombreuses jeunes filles

Dans de nombreuses communautés, il est inenvisageable de refuser les MGF.

« Quand le mariage conditionne la survie sociale et économique d’une femme, le refus n’est pas possible », explique Tony Mwebia. « Ce n’est pas du consentement. C’est de la contrainte. »

Catherine Mootian en a fait l’expérience directe. Elle a été mutilée à l’âge de 12 ans, au sein de la communauté massaï au Kenya, malgré le fait qu’elle soit issue d’une famille instruite, son père étant médecin.

« Nous avons été prises par surprise. Nous avons été réveillées à trois heures du matin ; il y avait des hommes dans notre chambre », se souvient-elle. On ne nous a rien expliqué. On nous a demandé de nous laver à l’eau froide. Puis, nous avons vu les lames chirurgicales. Et oui… nous avons été excisées. »

Les séquelles des MGF à long terme

La suite ne se résume pas à un simple traumatisme, mais à des décennies de silence, de honte et d’autocensure.

« À l’école, certaines filles parlaient avec fierté de leur excision, c’était la preuve que l’on était devenue une femme », poursuit Catherine Mootian. « Pour ma part, je me taisais. Je me cachais. Je vivais avec la peur et la honte. »

Avec le temps, le traumatisme a persisté.

« L’événement reste constamment présent dans notre esprit », ajoute-t-elle. « À l’université, la première question que posaient souvent les hommes était de savoir si l’on avait été excisée. De nombreux mythes circulaient, par exemple, que les femmes excisées n’ont pas de sensations ou qu’elles ne sont pas "normales”. Je n’arrivais pas à en parler. Je portais quelque chose que je ne savais pas nommer. »

Selon Tony Mwebia, le silence qui entoure ces pratiques maintient leur persistance, même là où la loi les interdit.  

« Il existe un lien entre les facteurs économiques, la pression sociale et les représentations culturelles », explique-t-il. « Même si les jeunes hommes sont plus ouverts, beaucoup se sentent acculés, convaincus qu’ils n’ont d’autre choix que de se conformer. »

Pour les survivantes comme Catherine Mootian, les effets de cette pression se font sentir longtemps après la mutilation, sur le plan physique, émotionnel et social.

« Encore aujourd’hui, si je vois du sang ou une lame chirurgicale, mon corps réagit », confie-t-elle. « Le traumatisme persiste, même s’il n’est pas visible. »

Pour de nombreuses femmes, les conséquences ressurgissent à des moments clés de la vie, notamment dans les relations, pendant la grossesse et lors de l’accouchement.

« Mes accouchements ont causé un nouveau traumatisme », poursuit-elle. « En raison de la mutilation, j’ai dû subir des césariennes. Chez beaucoup d’autres femmes, cela se traduit par des fausses couches, des mariages précoces et l’interruption définitive de la scolarité. »

Les MGF : une urgence de santé publique et une violation des droits humains

Les débats sur les MGF occultent souvent le risque vital qu’elles représentent.

Selon une étude menée en 2023 dans 15 pays, une fille meurt toutes les 12 minutes des suites de mutilations génitales féminines. Ces décès sont causés par des complications sanitaires, à la fois immédiates et à long terme, liées à cette pratique.

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Des femmes et des filles participent à une session de sensibilisation aux MGF au Kenya. Photo : avec l’aimable autorisation de Tony Mwebia / Men End FGM.
Des femmes et des filles participent à une session de sensibilisation aux MGF au Kenya. Photo : avec l’aimable autorisation de Tony Mwebia / Men End FGM.
Des femmes et des filles participent à une session de sensibilisation aux MGF au Kenya. Photo : avec l’aimable autorisation de Tony Mwebia / Men End FGM.

Survivantes et hommes mobilisés contre les MGF

Aujourd’hui, Catherine Mootian dirige AfyAfrica, une organisation établie à Narok, fondée par des survivantes de MGF. Cette initiative est née d’une décision profondément personnelle.

« La première personne que j’ai protégée a été ma petite sœur », explique-t-elle. « Je me suis promis qu’aucune autre fille de mon village ne subirait ce que j’ai enduré. »

AfyAfrica crée des espaces sûrs où les survivantes peuvent s’exprimer, souvent pour la première fois.

« Il m’a fallu 23 ans pour raconter mon histoire », précise Catherine Mootian. « Le processus de guérison a commencé lorsque j’ai compris que je n’étais pas seule. »

Grâce au soutien entre pairs, à l’accompagnement psychologique et au travail communautaire, l’organisation s’attaque aux conséquences que les lois, à elles seules, ne peuvent réparer. Pourtant, ce soutien reste inaccessible pour la majorité des survivantes. 

« Dans mon comté, nous comptons trois psychologues publics pour plus de 500 survivantes », indique-t-elle. « La plupart des femmes n’ont accès à aucune thérapie. »

Catherine Mootian insiste : « Pour que la justice serve réellement les femmes, il faut financer les dispositifs qui leur permettent de se reconstruire. Les lois sont indispensables, mais sans un soutien durable pour l’accompagnement, la protection et la reconstruction, les survivantes restent seules face aux conséquences. »

L’implication des hommes s’est révélée déterminante.

« Lorsque les hommes comprennent ce qui se passe réellement et qu’il n’existe aucun retour en arrière, leurs attitudes évoluent », explique-t-elle. « Certains deviennent de véritables alliés. Ils prennent la parole. Ils déconstruisent les mythes. »

Ce rejet public est fondamental. Il contribue à transformer les normes sociales et à créer un espace dans lequel les filles peuvent refuser les MGF sans subir de représailles.

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Des hommes brandissent des pancartes contre les MGF lors de sessions de sensibilisation.
Des hommes brandissent des pancartes contre les MGF lors de sessions de sensibilisation. Photo : avec l’aimable autorisation de Men End FGM.

Des hommes brandissent des pancartes contre les MGF lors de sessions de sensibilisation. Photo : avec l’aimable autorisation de Men End FGM.

Gambie : quand l’accès à la justice est mis à l’épreuve

En Gambie, où les MGF sont interdites depuis 2015, les mesures de protection légales prévues pour les femmes et les filles, ainsi que leur accès à la justice, sont aujourd’hui directement et systématiquement menacés.

En 2024, des parlementaires ont tenté d’abroger l’interdiction des MGF, ce qui a suscité une vive inquiétude parmi les survivantes, les organisations de défense des droits des femmes et les partenaires internationaux. Bien que le Parlement ait finalement voté le maintien de cette interdiction, cette tentative a mis en évidence la fragilité des dispositifs juridiques de protection, malgré des années de plaidoyer et de progrès. En juillet 2024, ONU Femmes, aux côtés de ses partenaires, a salué la décision du Parlement de maintenir l’interdiction, la qualifiant de garantie essentielle pour les droits des femmes et des filles. Toutefois, le recours judiciaire qui a suivi a démontré à quelle vitesse ces protections peuvent être remises en cause.

L’attaque ne s’est pas arrêtée là. En janvier 2026, un groupe de chefs religieux et un député gambien ont saisi la Cour suprême pour faire annuler l’interdiction par voie judiciaire, au motif qu’elle porterait atteinte à des droits constitutionnels et religieux. Cette affaire, relatée par The Guardian, est toujours en cours.

Si l’interdiction venait à être annulée, les femmes et les filles seraient privées du fondement juridique qui leur permet aujourd’hui de signaler les violences, de demander protection et de tenir les auteurs responsables. Le message serait alors sans ambiguïté : la loi ne serait plus de leur côté. L’accès à la justice ne serait pas simplement affaibli, mais véritablement bafoué, au moment même où il est le plus indispensable.

Le cas gambien illustre combien l’accès à la justice nécessite plus que des lois : il faut la volonté de les appliquer. Lorsque les protections sont contestées ou remises en cause, ce sont les femmes et les filles qui en subissent les conséquences, dans leurs corps, leurs trajectoires de vie et leur capacité à faire valoir leurs droits.

Foire aux questions sur les mutilations génitales féminines (MGF)

Consultez notre foire aux questions sur les MGF pour obtenir des réponses claires concernant leurs causes, leurs conséquences et les voies d’accès à la justice pour les survivantes.

En savoir plus

C’est précisément dans ce cadre qu’ONU Femmes joue un rôle crucial.

Pour Catherine Mootian, la justice doit aller bien au-delà de la seule sanction pénale.

« Oui, l’auteur peut être incarcéré, mais que se passe-t-il ensuite ? Pour qu’il y ait une vraie justice, il faut penser à tous les aspects. Une démarche qui implique un accompagnement psychosocial, l’accès à l’éducation et les moyens nécessaires pour permettre aux femmes de se reconstruire et de réaliser leurs aspirations. »

C’est précisément dans ce cadre qu’ONU Femmes joue un rôle crucial.

ONU Femmes travaille avec les gouvernements pour concevoir et renforcer des législations qui interdisent les MGF et assurent la protection des femmes et des filles contre cette pratique. Nous apportons également notre soutien aux associations de femmes qui proposent des espaces sûrs, garantissent une protection juridique et fournissent un accompagnement psychosocial aux survivantes ainsi qu’aux filles à risque. Et nous exerçons une pression constante, aux niveaux national, régional et mondial, pour veiller à ce que les mesures de protection durement acquises soient consolidées et renforcées, et non affaiblies.

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